Dix ans après notre première étude sur l’effet multiplicateur local, de nouveaux chiffres montrent l’ampleur de nos dépendances productives – mais aussi le potentiel économique considérable d’une relocalisation, même très partielle. À l’approche de 2027, il serait temps d’en faire une politique économique à part entière.
Pour la rentrée, en ce vendredi 28 août, les Universités d’été de l’Économie de Demain du Mouvement Impact France ont choisi un thème qui aurait sans doute paru un peu martial il y a quelques années : “Independence Day” – avec une ambition très claire : œuvrer “pour une économie que l’Europe choisit”. Autrement dit : créer, produire, investir, transmettre sans subir toujours davantage des décisions, des ressources ou des infrastructures qui nous échappent ; reconstruire une capacité d’action économique sans sacrifier nos exigences sociales, sanitaires ou environnementales ; et faire émerger des propositions susceptibles de compter dans le débat présidentiel de 2027.
J’aime beaucoup cette manière de poser la question. Parce que l’indépendance économique n’est pas un état – encore moins un fantasme d’autarcie. C’est une capacité de choix. Or pour choisir ses dépendances, encore faut-il savoir où elles se trouvent.
Il y a exactement dix ans, en juillet 2016, UTOPIES publiait une note de position consacrée à l’effet multiplicateur local. Nous nous demandions alors pourquoi certains territoires réussissaient beaucoup mieux que d’autres à faire circuler durablement en leur sein les richesses qu’ils créaient ou attiraient.
La prospérité d’un territoire dépend certes de sa capacité à capter des revenus venus de l’extérieur – exportations, tourisme, revenus du travail ou du capital – mais aussi de sa capacité à les faire circuler localement. Car les revenus qui entrent sur le territoire génèrent à leur tour des achats, des salaires et de nouveaux revenus, jusqu’à ce que cet effet de ricochet s’estompe : c’est l’effet multiplicateur local. Plus les “fuites” sont importantes – importations, achats réalisés ailleurs, revenus qui repartent hors du territoire – plus cet effet est faible. À défaut, l’économie locale fonctionne comme un seau percé : elle capte des richesses, mais ne parvient pas à les retenir assez longtemps pour qu’elles irriguent pleinement son économie.
L’effet multiplicateur local désigne ainsi la façon dont un euro qui entre sur un territoire peut, comme la bille d’un flipper, rebondir longtemps entre différents “bumpers” – entreprises, salariés, commerces et services locaux -, générant à chaque rebond de l’activité et des emplois, comme autant de points supplémentaires au score, mais aussi de nouvelles retombées économiques, à la manière des “extra-balls”. Nos travaux menés depuis sur différents territoires montrent qu’environ un tiers de la prospérité d’un territoire est lié à cet effet multiplicateur. Or celui-ci s’est progressivement affaibli avec l’allongement et la mondialisation des chaînes de valeur : en France, l’effet multiplicateur a été divisé par deux en 70 ans.
Source : UTOPIES
En 2016, notre idée était assez simple : attirer une usine, un touriste, un investisseur ou un nouvel habitant ne suffit pas. Si l’argent injecté sur le territoire repart immédiatement sous forme d’achats réalisés ailleurs, son effet multiplicateur et donc son impact local reste faible. À l’inverse, chaque euro dépensé auprès d’un fournisseur local déclenche d’autres achats, salaires, consommations et recettes fiscales dans l’économie locale (c’est le phénomène que les monnaies locales tentent de rendre visible et de simuler et de stimuler). En 2016, nous écrivions qu’éviter la fuite d’un euro hors d’un territoire produit au minimum le même effet initial que capter un euro supplémentaire venu de l’extérieur.
Dix ans plus tard, la succession du Covid, de la guerre en Ukraine, des tensions commerciales, énergétiques et technologiques a donné à ce sujet un tout autre nom : la souveraineté. Mais le mécanisme économique, lui, n’a pas changé. Et nos nouveaux calculs actualisés sur l’économie nationale prouvent encore davantage l’importance stratégique du phénomène.
Un mot avant d’aller plus loin : ce numéro doit énormément à Arnaud Florentin, économiste en chef chez UTOPIES, spécialiste de la modélisation économique des territoires, grand promoteur de l’économie locale devant l’Éternel et déjà principal artisan de notre étude de 2016. C’est lui qui a repris, consolidé et analysé les données régionales qui suivent (données 2025 présentées dans ce numéro sont issues de notre modèle Local Shift® appliqué aux 13 régions de France métropolitaine, Corse comprise). Autrement dit : si je prends ici la plume, les chiffres et une bonne partie de l’intelligence économique qui les relie sont les siens – et ceux des formidables équipes d’UTOPIES (emmenées par Florent Levavasseur et Annabelle Richard) qui déploient et améliorent tous les jours depuis dix ans ces outils au service de l’économie locale, auprès des entreprises et des territoires. Nous tenons évidemment ces réflexions, calculs et outils à la disposition de tous les candidats à la #Présidentielle ;-)
Source : UTOPIES
1. NOUS SOMMES « GLOBALEMENT » AUTONOMES À 57 %. SAUF QUE…
Prenons donc les treize régions métropolitaines, Corse comprise, et posons-nous une question apparemment très simple : quelle part de la demande (des consommateurs, des entreprises et des collectivités) exprimée dans chacune d’elles pourrait être satisfaite par la production de cette même région ? Tous secteurs confondus, la réponse pourrait presque rassurer : le taux d’autonomie économique pondéré atteint 57 %.
Mais dès que l’on isole l’industrie manufacturière, il tombe à… 27,7 %. Autrement dit, près des trois quarts de la demande régionale en produits manufacturés sont satisfaits par une production située hors de la région considérée. Neuf régions sur treize couvrent plus de la moitié de leur demande économique totale ; trois seulement dépassent 35 % d’autonomie manufacturière ; aucune n’atteint 40 %.
Le contraste est parfois spectaculaire. Ainsi l’Île-de-France couvre 67,2 % de sa demande globale, mais seulement 18,9 % de sa demande manufacturière. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, on passe de 55,6 % à 15,1 %. En Occitanie, de 54 % à 21,5 %.
Même les régions traditionnellement considérées comme industrielles restent loin de l’autonomie : 37,3 % en Auvergne-Rhône-Alpes, 35,3 % dans le Grand Est, 35,1 % dans les Pays de la Loire.
Plus étonnant encore : il n’existe pratiquement aucune corrélation entre l’autonomie globale d’une région et son autonomie industrielle. Autrement dit : une région peut donc sembler relativement autonome lorsqu’on regarde son économie dans son ensemble et être profondément dépendante dès que l’on regarde sa capacité à fabriquer des biens.
Ce premier résultat me paraît politiquement important. Parce que nous parlons beaucoup de souveraineté à l’échelle nationale ou européenne, et beaucoup moins de la géographie concrète de nos capacités productives.
Or une moyenne nationale peut masquer des vulnérabilités territoriales considérables. Et une économie de services prospère et dite « souveraine » peut donner l’illusion d’une forte autonomie économique… alors même qu’elle dépend presque entièrement de l’extérieur pour les équipements qui lui permettent de fonctionner.
2. LE PLUS PRÉOCCUPANT : NOUS DÉPENDONS DES ÉQUIPEMENTS QUI PERMETTENT… DE PRODUIRE
Regardons maintenant ce que nous savons moins bien fabriquer. Pour neuf branches manufacturières, aucune des treize régions françaises étudiées ne parvient à couvrir la moitié de sa propre demande.
Et il ne s’agit pas de produits anecdotiques : on y trouve les produits informatiques, électroniques et optiques, les équipements électriques, les machines et équipements professionnels, le textile, la chimie, les produits pharmaceutiques et médicaux, les matériels de transport, la métallurgie, ainsi que les produits minéraux et matériaux de construction.
Ensemble, ces neuf branches représentent environ 433 milliards d’euros de demande régionale cumulée, une autonomie pondérée de seulement 21,7 %, et près de 67 % des « fuites » manufacturières observées.
Mais surtout, les niveaux les plus faibles concernent précisément les équipements dont nous avons besoin pour produire davantage. Pour les produits informatiques, électroniques et optiques, l’autonomie moyenne n’est que de 6,5 %. Et la région la mieux placée, l’Île-de-France, n’atteint même pas 10 % (9,6 %). Pour les équipements électriques, l’autonomie moyenne est de 9,5 % et le record régional de 18,1 %. Pour les machines et équipements professionnels, nous sommes à 12,4 % en moyenne, avec un maximum régional de 21,9 %.
C’est là que le mot « indépendance » prend un sens très concret. Car une économie qui ne sait plus fabriquer les équipements dont elle a besoin pour fabriquer le reste est vulnérable à plusieurs étages. Elle peut disposer de marques puissantes, de centres de recherche, d’entreprises exportatrices et d’ingénieurs remarquables tout en restant tributaire de chaînes de valeur extrêmement longues pour faire fonctionner ses usines, ses réseaux énergétiques, ses infrastructures ou ses systèmes numériques.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait produire chaque composant électronique dans chaque région française. Ce serait absurde économiquement et écologiquement. Mais cela signifie qu’entre tout produire ici et ne plus savoir produire du tout, il existe un immense espace stratégique que nous explorons encore trop peu. D’une certaine façon, la souveraineté consiste précisément à savoir où placer le curseur.
3. ATTENTION POURTANT À NE PAS RÉDUIRE LA SOUVERAINETÉ À L’USINE
Le résultat suivant est, à mes yeux, encore plus intéressant. Lorsque l’on regarde non plus seulement les taux d’autonomie mais les volumes de demande qui échappent aux économies régionales, les quatre premiers postes ne sont pas industriels : ce sont les services spécialisés, scientifiques et techniques, le commerce et négoce, les services support aux entreprises, et les transports et la logistique.
Le premier poste atteint à lui seul 180 milliards d’euros de « fuites » régionales cumulées ; les quatre réunis environ 520 milliards. Sur la même base de calcul, c’est légèrement plus que l’ensemble des fuites des branches manufacturières, environ 506 milliards.
Précision indispensable : une « fuite » régionale n’est pas nécessairement une importation chinoise, américaine ou même européenne. C’est « juste » une demande satisfaite hors de la région, éventuellement par une autre région française (moyennant souvent de la logistique… et des émissions de CO2). Notre note de 2016 distinguait déjà explicitement les achats provenant du reste de la France et du reste du monde. Il serait donc faux d’additionner tous ces montants pour annoncer un gigantesque « déficit national » récupérable.
Mais cela ne retire rien à l’enseignement principal : la politique de souveraineté ne peut pas être uniquement une politique industrielle. Elle doit aussi être une politique de développement des compétences et des fournisseurs, de services aux entreprises, de logistique, d’ingénierie, de réparation, de conseil technique, de numérique, de commerce et d’intermédiation.
Bref, une politique de densification des écosystèmes économiques. C’était déjà l’une des conclusions les plus fortes de notre étude de 2016, et c’est aussi l’un des leitmotivs d’Arnaud qui a consacré un livre au sujet : l’effet multiplicateur d’un territoire dépend beaucoup de la diversité de son économie. Plus les entreprises et les ménages trouvent autour d’eux les réponses à leurs besoins, plus l’argent circule avant de sortir du territoire. Le « localisme » n’est donc pas d’abord une préférence culturelle et romantique pour les produits « du coin » : c’est la conséquence d’un tissu économique suffisamment diversifié pour proposer des alternatives.
L’une des principales explications de la baisse de l’effet multiplicateur est ainsi la perte de notre “diversité fabricante” : autrement dit, la capacité de notre appareil productif à fabriquer une gamme suffisamment large des biens dont nous avons besoin. Plus cette diversité diminue, plus les achats doivent être réalisés ailleurs, plus les richesses s’échappent rapidement du territoire – et plus l’effet multiplicateur se réduit – c’est logique. En France, selon nos calculs, cet indicateur serait ainsi passé d’environ 85% en 1960 à 55% en 2016 et, si la tendance se poursuivait, pourrait tomber autour de 46% en 2030.
Source : UTOPIES
Voilà pourquoi il faut se méfier d’une vision spectaculaire de la relocalisation, qui rêverait surtout de gigafactories, de grands projets et de quelques implantations emblématiques. Une économie indépendante a certes besoin de champions industriels. Mais elle a tout autant besoin de milliers de PME et TPE capables de réparer, fabriquer, transformer, transporter, coder, recycler, conseiller ou fournir ce dont les autres entreprises ont besoin. La souveraineté repose sur un écosystème, pas un catalogue de grandes usines.
4. AUTRE IDÉE REÇUE : EXPORTER BEAUCOUP NE SIGNIFIE PAS ÊTRE AUTONOME
Nous avons également comparé la capacité exportatrice des régions à leur autonomie. Et le résultat rappelle une distinction essentielle : être très exportateur ne signifie pas nécessairement être très autonome. Une région peut être extrêmement performante sur quelques productions qu’elle vend à l’extérieur, tout en important une grande partie de ce dont son économie a besoin.
Sur les treize régions étudiées, celles qui exportent proportionnellement le plus tendent même à couvrir une part plus faible de leur propre demande. La Bourgogne-Franche-Comté et la Corse affichent ainsi des taux d’exportation proches de 52 ou 53 %, mais des autonomies globales respectives de 45,3 % et 43,8 %. À l’inverse, l’Île-de-France exporte proportionnellement moins mais couvre plus des deux tiers de sa demande régionale.
Cette relation disparaît presque totalement lorsqu’on regarde uniquement l’industrie manufacturière. Autrement dit : deux territoires aussi exportateurs l’un que l’autre peuvent donc disposer de capacités très différentes pour répondre à leur propre demande industrielle.
N’en tirons surtout pas la conclusion qu’exporter serait mauvais pour l’autonomie. Une corrélation n’est pas une causalité, et l’économie ouverte reste évidemment indispensable. Mais il faudrait en tirer une conclusion plus subtile : exportation et autonomie mesurent donc deux dimensions différentes de la robustesse économique d’un territoire.
Le problème est que depuis des décennies, nos politiques de développement économique valorisent beaucoup la première et très peu la seconde. Nous suivons attentivement les investissements étrangers, les implantations, les exportations, l’attractivité, les créations d’emplois. Nous mesurons beaucoup moins systématiquement la part de la demande locale que nos économies savent satisfaire, les besoins auxquels aucune entreprise du territoire ne répond, les achats des grands donneurs d’ordre qui pourraient trouver une offre plus proche, ou les métiers nécessaires pour réduire une dépendance critique.
C’est pourtant exactement là que se trouvent des marchés. Et c’est là, me semble-t-il, que la souveraineté peut cesser d’être défensive pour devenir entrepreneuriale – ce pourquoi elle nous intéresse grandement chez Utopies.
5. LE CHIFFRE QUI DEVRAIT INTÉRESSER LES CANDIDATS EN 2027 : 1 %
Nous avons donc fait un calcul volontairement modeste. Il ne s’agit pas de savoir ce qui se passerait si la France relocalisait 20 % de son industrie. Ni de calculer combien faudrait-il dépenser pour retrouver notre souveraineté. Mais tout simplement : que se passerait-il si chaque région parvenait à recapter seulement 1 % de ses « fuites économiques » ?
Sur les treize régions étudiées, les fuites représentent en moyenne environ 118 milliards d’euros par région. Autrement dit : en recapter seulement 1 % correspondrait à relocaliser environ 1,18 milliard d’euros de production dans la région.
Et comme cette production générerait elle-même des achats, des rémunérations, des dépenses de consommation, des impôts puis d’autres achats (merci l’effet multiplicateur), les effets indirects et induits représenteraient en moyenne, selon nos estimations, 1,15 milliard d’euros supplémentaires.
Autrement dit, une économie territoriale peu diversifiée fonctionne comme le fameux seau percé précédemment décrit : elle peut attirer beaucoup de richesses, mais faute d’offres locales suffisantes pour répondre à la demande, une part importante de ces revenus s’échappe rapidement vers l’extérieur au lieu d’irriguer l’économie locale.
D’où l’intérêt de regarder les “fuites” non seulement comme des dépendances, mais aussi comme autant de marchés potentiels à reconquérir. Au total, 1 % seulement de “fuites économiques” recaptées correspond en moyenne à 2,33 milliards d’euros d’activité régionale. C’est tout l’enjeu du multiplicateur local, dont l’intensité varie selon la structure et la densité de l’économie régionale : pour 1 euro de production directement recapté, l’activité économique totale associée atteint ainsi 2,38 euros en Île-de-France, 2,06 euros en Auvergne-Rhône-Alpes et autour de 1,90 euro dans le Grand Est, en Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie.
Source : UTOPIES
Là encore, surtout, ne multiplions pas 2,33 milliards par treize pour fabriquer artificiellement une promesse de dizaines de milliards d’euros de PIB national : rappelons qu’une « fuite » d’Occitanie peut être une activité d’Auvergne-Rhône-Alpes, et réciproquement.
Le sujet est ailleurs : un déplacement marginal de la demande peut avoir des effets économiques qui ne le sont pas du tout. Cette idée était déjà présente dans notre note de 2016. À l’époque, nous avions simulé ce que produirait une relocalisation de seulement 1 % des fuites économiques de l’aire urbaine de Troyes. Nous avions comparé la création d’un réseau de microentreprises et TPE répondant précisément à des besoins locaux non satisfaits avec l’implantation d’un grand établissement de taille équivalente en emplois… mais produisant entièrement pour l’extérieur. Le premier scénario produisait un effet multiplicateur très supérieur parce qu’il comblait des « trous » dans le tissu économique local.
Dix ans plus tard, je trouve cette idée plus actuelle que jamais. Car nous avons pris l’habitude de penser la relocalisation comme une immense opération industrielle, longue, coûteuse et presque inaccessible. Et si nous commencions par 1 % ? Un pour cent d’achats mieux orientés – par des dispositifs d’animation et de sensibilisation (des entreprises et des consommateurs) comme le « Local First » américain, initialement lancé par nos camarades du mouvement #BALLE (Business Alliance for Living Local Economies) et notre économiste associé Michael Shuman. Un pour cent de marchés locaux mieux identifiés. Un pour cent de fournisseurs supplémentaires. Un pour cent de demande transformé en opportunités entrepreneuriales. Un pour cent de dépendance évitable en moins.
6. FAIRE DU « 1 % SHIFT » UNE POLITIQUE ÉCONOMIQUE FRANÇAISE
À l’approche de 2027, il me semble donc qu’un programme économique sérieux sur la souveraineté devrait commencer par changer nos instruments de mesure.
Chaque région devrait ainsi disposer d’un diagnostic public de son autonomie productive, par grande branche, identifiant ses principales dépendances, les marchés locaux non couverts et les secteurs dans lesquels une offre existe déjà mais reste trop faible. Nous avons des indicateurs d’attractivité et d’exportation ; il nous manque l’autre moitié du tableau : ce que le territoire achète et ne sait pas produire.
Puis nous pourrions nous donner une ambition simple : recapter progressivement 1 % des « fuites économiques » évitables, non pas indistinctement, mais là où l’analyse fait apparaître à la fois une demande importante, une dépendance excessive et la possibilité réaliste de faire émerger une offre française ou européenne compétitive.
Ce ne serait pas du protectionnisme. Notre note de 2016 insistait déjà sur ce point : renforcer l’économie locale ne suppose ni de fermer les frontières ni de réduire systématiquement les échanges. Une économie locale plus mature peut au contraire permettre à ses entreprises de gagner ensuite des marchés nationaux et internationaux. Captation extérieure et enracinement local sont les deux faces d’une même pièce.
Ensuite, il faudrait faire de la commande publique et des achats des grands donneurs d’ordre un instrument de politique productive. Non pas par une préférence géographique simpliste – et juridiquement contestable – mais en valorisant davantage ce que les marchés publics peuvent légitimement intégrer : la capacité à sécuriser les approvisionnements et à réduire les dépendances critiques, la place faite aux PME et aux fournisseurs locaux (notamment via des lots de taille adaptée et des critères qui ne favorisent pas mécaniquement les grands groupes), l’empreinte environnementale, la réparation, le réemploi, les coûts tout au long du cycle de vie, l’insertion, la création de compétences et la capacité à maintenir une offre sur le territoire européen. Les réflexions portées par le Mouvement Impact France visant à mieux prendre en compte l’impact territorial dans la commande publique me semblent, de ce point de vue, particulièrement intéressantes à relier aux enjeux de souveraineté.
Il faudrait également traiter les « fuites » comme des opportunités d’innovation entrepreneuriale. Quand un territoire importe massivement un produit ou un service qu’il pourrait raisonnablement produire, cela devrait déclencher des appels à projets, de l’incubation, de la formation, des mises en relation entre donneurs d’ordre et entrepreneurs, voire des financements dédiés. Les outils envisagés par Impact France pour soutenir l’investissement et l’innovation dans les territoires pourraient également contribuer à cette stratégie.
Enfin, nous gagnerions à redécouvrir une idée un peu oubliée de notre note de 2016 : celle des entreprises « pollinisatrices » chères à Michael Shuman. Des entreprises dont le rôle n’est pas seulement de produire elles-mêmes mais d’aider les autres à produire : plateformes d’achats, places de marché BtoB, ateliers partagés, finance locale, alliances d’entrepreneurs, mutualisation logistique, formation, réparation, reconditionnement… Notre étude proposait déjà il y a dix ans de cartographier ces acteurs, d’identifier ceux qui manquent et de les faire émerger.
Cela pourrait paraître anecdotique face aux grands débats sur les semi-conducteurs, l’énergie ou la défense. Je pense au contraire que c’est une partie essentielle de la réponse. Parce qu’une économie résiliente ne repose jamais seulement sur quelques entreprises stratégiques, mais sur l’épaisseur du tissu qui les entoure.
7. ET SI TRANSITION ET SOUVERAINETE ETAIENT EN REALITE LE MEME AGENDA ?
Il reste enfin une erreur que le débat de 2027 devrait éviter : opposer souveraineté et transition écologique. La raréfaction de l’eau, la dégradation des sols, la disponibilité des matériaux ou la vulnérabilité des infrastructures ne sont plus des sujets « environnementaux » placés à côté des questions économiques. Ils déterminent de plus en plus directement la possibilité même de produire.
Adapter un territoire au changement climatique, réhabiliter un bâtiment plutôt qu’artificialiser un nouveau sol, développer le réemploi des matériaux, économiser l’eau ou reconstruire des mobilités du quotidien réduit aussi des dépendances. Et, bien souvent, ces investissements ont une caractéristique intéressante : leur valeur est difficilement délocalisable.
On ne rénove pas un bâtiment français depuis Shanghai. On ne restaure pas un sol, une rivière ou un réseau d’eau depuis San Francisco. On ne répare pas aisément un équipement de proximité à 10.000 kilomètres de son utilisateur. Une partie de la transition écologique est donc, par nature, une politique de création de valeur territoriale. Et à l’inverse d’ailleurs, la relocalisation réduit de manière significative les émissions dites « importées » qui représentent la moitié de l’empreinte carbone nationale de la France (voire la tribune écrite pour Le Monde avec Annabelle Richard sur ce sujet il y a 3 ans), en même temps qu’elle retisse du lien social.
Extrait de la planche de BD sur les « Omissions de CO2 » (plaidant pour la prise en compte des émissions de CO2 liées à nos importations) réalisée par la dessinatrice Soledad Bravi pour UTOPIES lors de la COP21 à Paris en 2015.
C’est pourquoi la vision d’Impact France en faveur de territoires plus résilients et d’une économie davantage ancrée localement peut aussi être lue sous cet angle : non seulement comme une politique écologique, mais comme une réelle stratégie d’indépendance économique fondée sur l’investissement dans les territoires.
Cela permettrait peut-être enfin de sortir d’une confrontation politique devenue stérile entre, d’un côté, ceux qui pensent que l’écologie coûte trop cher et handicape notre compétitivité et, de l’autre, ceux qui la présentent essentiellement comme une liste de contraintes supplémentaires.
La bonne question est plutôt : quelles dépenses de transition réduisent simultanément nos vulnérabilités, nos importations, nos risques futurs et créent davantage de valeur chez nous ? C’est évidemment là que l’économie de demain devient intéressante.
8. L’INDÉPENDANCE N’EST PAS DE TOUT PRODUIRE. C’EST DE POUVOIR CHOISIR.
En 2016, lorsque nous parlions d’effet multiplicateur local, le sujet paraissait presque sympathique : circuits courts, entrepreneuriat local, vitalité des centres-villes, développement territorial. Dix ans plus tard, ce même mécanisme est devenu géopolitique.
Mais on aurait tort de passer d’un excès à l’autre : après avoir cru que l’endroit où l’on produisait n’avait aucune importance, ne faisons pas maintenant semblant de croire que tout devrait être produit à côté de chez nous.
Le commerce est une formidable invention. La spécialisation l’est aussi. L’Europe elle-même est une organisation sophistiquée de dépendances réciproques qui nous rendent, lorsqu’elles sont équilibrées, plus forts et non plus faibles. La question n’est donc pas tant de savoir comment devenir indépendants des autres ? Mais plutôt, comme le dit la philosophe Catherine Larrère, prolongeant les travaux de #BrunoLatour, de se demander quelles dépendances nous voulons choisir, plutôt que subir ? Et son corollaire : quelles capacités voulons-nous absolument conserver, reconstruire ou développer pour rester libres de nos choix ?
C’est en cela que le terme choisi par les #UED26 me paraît juste : construire « une économie que l’Europe choisit » plutôt qu’une économie qui prétendrait ne plus dépendre de personne. Le programme 2026 assume d’ailleurs explicitement l’ambition de transformer les expériences de terrain des dirigeants en propositions susceptibles de peser dans le débat public de 2027.
Pour y parvenir, nous n’avons peut-être pas besoin de commencer par annoncer des plans à cent milliards. Nous pourrions commencer par regarder les fuites. Puis en choisir quelques-unes. Et nous demander, très concrètement, comment en reprendre 1 %. Parce qu’en économie comme en écologie, les grandes transformations commencent parfois moins par un grand soir que par une petite modification de la façon dont l’argent et les ressources circulent, et de la part qui reste en local.
Un petit pourcent peut changer beaucoup de choses. 1 % de dépendance évitable en moins. 1 % de capacité productive en plus. Et, peut-être, beaucoup plus que 1 % de liberté retrouvée.
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